Les activités archéologiques décrites ici ont été réalisées au cours de l'automne 2001 en vertu d'un mandat du Service de développement économique et urbain de la Ville de Montréal (SDEU), accordé dans le cadre du projet Plan-lumière. Ce programme vise à mettre en valeur le patrimoine architectural du Vieux-Montréal par l'éclairage de bâtiments d'intérêt et de places publiques. Dans le cas présent, les travaux devaient permettre l'éclairage de la Place d'Armes et de certains immeubles la bordant, notamment l'église Notre-Dame et le séminaire des Sulpiciens.
L'installation des divers dispositifs d'éclairage impliquait en certains endroits l'excavation en profondeur de fosses ou de tranchées de raccordement au réseau souterrain de la Commission des services électriques de la Ville de Montréal (CSEVM). Compte tenu de la présence de ressources archéologiques associées à la première église Notre-Dame dans la zone touchée par ce projet, les travaux d'excavation nécessaires ont été réalisés sous la supervision d'un archéologue.
Un peu d'histoire …
La première église Notre-Dame occupait le centre de la rue Notre-Dame, en face de l'église actuelle. La construction et le parachèvement de cette première église paroissiale ont été réalisés sur une très longue période de temps et à travers de multiples transformations. Dans sa forme primitive, l'église n'était constituée que d'une simple nef coupée aux deux tiers de sa longueur par un transept aux extrémités duquel se trouvaient deux chapelles (fig. 1). La construction de cette première version s'est échelonnée sur une période relativement longue, débutant en 1672 et se terminant en 1683.
Figure 1. Représentation en
plan de la première église Notre-Dame
selon Chaussegros de Léry en 1721 (Source : Archives
nationales du Québec)
En 1720, la tâche de refaire la façade de l'église est confiée à Chaussegros de Léry. Le gros des travaux de construction de la façade et du clocher a lieu entre 1723 et 1725 (fig. 2). Par la suite, la construction des bas-côtés, de part et d'autre de la nef, est entreprise en 1734 au nord et en 1739 au sud. Avec ces agrandissements, la largeur intérieure de l'église est dorénavant équivalente à celle du transept d'origine. Ces ajouts ne suffisent cependant pas. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, de nombreux fidèles doivent assister aux offices sur le parvis de l'église et sur la rue. Des jubés sont alors construits un peu partout dans l'église. Encore en 1813, des jubés sont ajoutés dans les transepts pour loger les écoliers. Au terme de son existence en 1830, l'église est dotée de 220 bancs et 74 chaises.
Figure 2. Façade de la première
église Notre-Dame réalisée par
Chaussegros de Léry (Source : B.C. Payette, Old
French Papers, 1966)
À l'extérieur, l'église est pourvue d'une sacristie dans l'angle sud du chœur et du transept, ainsi que d'un passage couvert entre la sacristie et le séminaire. Outrecette voie d'accès, il est possible de pénétrer dans l'église par le portail principal et par une petite porte percée dans le mur nord, près du clocher. Une muraille enclot le cimetière situé derrière et au sud de l'église. La façade de l'église sera substantiellement transformée en 1811 par les importants travaux effectués au deuxième étage par Jacques Odelin (fig. 3).
Figure 3. Façade de la première
église Notre-Dame après 1811 (Source :
F. Toker, L'église Notre-Dame de Montréal.
Son architecture, son passé,1981)
Durant le premier quart du XIXe siècle, la capacité d'accueil de l'église ne parvient pas à satisfaire les besoins de la population montréalaise sans cesse croissante. S'il a été possible depuis 1683 d'agrandir l'église par la construction de bas-côtés et d'augmenter sa capacité intérieure par l'ajout de jubés, la solution aux problèmes d'exiguïté en ce début de siècle sera d'un tout autre ordre. Dans un rapport remis en septembre 1822, le comité de marguilliers chargé d'étudier la question recommande la construction d'une nouvelle église le long de la rue Saint-Sulpice, sur les terrains situés immédiatement au sud de l'église existante. Les travaux débutent en 1823 et se terminent en 1829. La seconde église Notre-Dame est bénite le 7 juin 1829.
Les travaux de démolition de la vieille église débutent en mai 1830. La façade de pierre est démontée et transportée au monastère des Récollets où elle y ornera l'église jusqu'à sa démolition en 1867 (fig. 4). Jusqu'à l'achèvement des deux tours de la nouvelle église, le clocher de l'ancienne va demeurer debout et sera démoli qu'en 1843.
Figure 4. Église des Récollets
ornée de la façade de la première
église Notre-Dame (Source : Archives nationales
du Québec)
Les vestiges mis au jour (fig. 5)
L'excavation d'une longue tranchée en bordure sud de la place d'Armes a permis la mise au jour de plusieurs vestiges architecturaux témoignant de la présence de la première église Notre-Dame. Les ouvrages architecturaux dégagés ici correspondent aux fondations du clocher et des murs ouest et nord du bas-côté construit en 1734 sur le flanc nord de l'église.
Figure 5. Localisation des vestiges
de la première église Notre-Dame
Le clocher de l'église (fig. 6)
La portion du clocher mise au jour dans le cadre de ce projet correspond à sa moitié nord. Seule une partie des murs ouest, nord et est a donc été observée. Le vestige n'ayant pas été dégagé dans son ensemble, nous n'avons pu vérifier les dimensions qui lui sont attribuées. Toutefois, elles ont été extrapolées à partir des représentations iconographiques et cartographiques du clocher, de la largeur observée du mur nord (1,73 m) et de la largeur du périmètre intérieur tel que mesuré entre les murs est et ouest (5,20 m). Ces diverses données permettent d'établir que le clocher aurait eu une emprise au sol d'environ 8,70 m de côté. Son périmètre intérieur est de forme octogonale.
Figure 6. Face intérieure des
vestiges du clocher (BjFj-112-2001-D1-29)
Les matériaux utilisés pour la construction de la fondation du clocher sont principalement des pierres calcaires équarries, auxquelles s'ajoutent des moellons bruts. Dans l'ensemble, les parements du périmètre intérieur sont de meilleure facture que les parements extérieurs. Les murs intérieurs sont bien dressés et les assises les constituant sont en continuité, sans être régulières. Par contre, les parements extérieurs sont surtout composés de moellons bruts, dont seuls certains sont équarris.
Les fondations du clocher ont été dégagées sur environ 0,75 m de hauteur. La partie observée est en excellent état de conservation. Aucune fracture dans la masse et aucun affaissement n'a été identifié. De manière générale, les matériaux le composant sont sains et sans faiblesse apparente. Il importe cependant de préciser que la pose de deux conduites d'égout, d'un tuyau de gaz, d'un massif de béton de la C.S.E.V.M. et d'un puits d'accès à l'intérieur du cloché ont provoqué le percement des murs et occasionné des dommages au niveau de l'angle nord-est de son périmètre.
Le mur ouest du bas-côté nord (fig. 7)
Le vestige du mur ouest du bas-côté nord témoigne de l'agrandissement de l'église en 1734. Il est parallèle au clocher et distant de celui-ci de 0,70 m à 0,80 m. Il s'agit d'une maçonnerie construite de pierres calcaires équarries, similaires aux matériaux utilisés pour la construction du clocher. Le vestige a été mis au jour sur une longueur de 3,20 m et une hauteur maximale de 1,20 m du côté ouest. Le parement du côté est n'a été dégagé que sur 0,60 m de hauteur. Cet ouvrage fait 0,80 m de largeur et a été tronqué au sud par l'implantation d'une conduite d'égout et au nord par la construction d'un muret de béton délimitant la place d'Armes.
Les parements est et ouest de ce vestige sont de facture nettement différente. Le parement est, correspondant à la face intérieure du bas-côté, est bien dressé et présente des assises qui, sans être régulières, sont continues. Par contre, le parement ouest, représentant la face extérieure, est d'apparence très grossière et présente peu de régularité.
Figure 7. Face extérieure du
mur ouest du bas-côté nord (BjFj-112-2001-D1-70)
Le mur nord du bas-côté nord (fig. 8)
Les fondations du mur nord du bas-côté nord ont été observées sur une longueur de 14,50 m. Ce vestige se caractérise principalement par deux aspects. D'une part, il affiche un affaissement vers le sud qui présente une largeur de 1,80 m. Cette mesure ne correspond pas à la largeur qu'avait le mur nord du bas-côté. Elle renvoie plutôt à la hauteur résiduelle du mur lorsqu'il fut finalement abattu après l'acquisition du terrain par la Ville en 1836. D'autre part, la partie exposée du vestige correspond essentiellement au blocage de la maçonnerie. Cette dernière caractéristique démontre que le parement affaissé a été tronqué lors de travaux ultérieurs, probablement au moment de la construction du mur de béton délimitant la place d'Armes. En conséquence, les informations nécessaires à la description des diverses composantes de ce vestige étaient généralement absentes.
Figure 8. Vestiges du mur nord du
bas-côté nord (BjFj-112-2001-D1-55)
Les relevés stratigraphiques
Des relevés stratigraphiques ont été consignés enplusieurs endroits autour de la place d'Armes. Ainsi, plusieurs vues en coupe ont été réalisées dans les tranchées d'excavation et à proximité des vestiges de l'église lors de leur enregistrement. Le dépôt le plus souvent observé correspond à un till morainique stérile qui remonte jusqu'au sommet dérasé des maçonneries et se trouve juste sous la pierre concassée formant la fondation de la chaussée actuelle. Les relevés indiquent que la surface d'origine n'existe nulle part dans les limites des tranchées. Nos observations montrent que la crête du coteau Saint-Louis a été décapée de manière extensive vis-à-vis de la place d'Armes. Signalons que de nombreuses interventions archéologiques sur la rue Notre-Dame, entre la place Jacques-Cartier et la rue Saint-Hélène, ont mis en lumière cette opération massive de décapage de la butte qui caractérise le Vieux-Montréal.
Conclusion
L'intervention réalisée dans le cadre du projet d'éclairage de la place d'Armes a produit de très bons résultats. Elle a mis en lumière la grande valeur documentaire des vestiges de la première église Notre-Dame et l'intérêt d'y poursuivre la recherche. Les activités ont en effet permis de jeter un premier regard significatif sur un site archéologique hautement symbolique qui, bien que situé au cœur du Vieux-Montréal, demeurait jusqu'ici largement méconnu. Nos activités ont montré que les vestiges architecturaux de l'église étaient nombreux et dans un très bon état de conservation. Le fait qu'ils se trouvent directement sous la chaussée actuelle les rend, par ailleurs, facilement accessibles. Il est probable qu'aux endroits épargnés par les services publics dans l'emprise de la rue, des vestiges de l'église subsistent dans un état de conservation comparable à ceux dégagés dans le cadre de ce projet.
Mario Bergeron, archéologue
Quelques lectures :
Arkéos inc. (2001)
« Interventions archéologiques dans les rues du Vieux-Montréal en 2000 et 2001 ». Ville de Montréal, Service du développement économique et urbain, Ministère de la Culture et des Communications du Québec.
Arkéos inc. (2001)
« Étude de potentiel archéologique, place d'Armes, Vieux-Montréal ». Ville de Montréal, Service du développement économique et urbain, Ministère de la Culture et des Communications du Québec.
Ethnoscop inc. (2000)
« Rue Sainte-Hélène, site BjFj-74. Monastère et Jardins des Récollets. Fouille et surveillance archéologiques 1998 ». Ville de Montréal, Commission des services électriques, Service du développement économique et urbain, Gaz Métropolitain, Hydro Québec.