Les armes à feu de la Tenaille des Nouvelles Casernes à Québec.
Ce court texte vise à faire connaître une partie de la vaste collection archéologique trouvée lors des fouilles tenues entre 1995 et 1997 sur le site de la Tenaille des Nouvelles Casernes à Québec. Ce document présente succinctement un projet de sauvetage portant sur les objets reliés à l'armement individuel, réalisé par les Services de gestion des collections, archéologie et conservation-restauration du Centre de services de Parcs Canada à Québec. Je présenterai ici les armes à feu, s'ajoutant au volet portant sur les armes blanches.
Le site historique et archéologique de la Tenaille des Nouvelles Casernes borde une partie de la déclivité naturelle séparant la haute ville et la basse ville de Québec. Il tire son nom de l'étroit couloir formé par le mur de fortification surplombant la rue Saint-Vallier au nord et l'actuel édifice des Nouvelles Casernes au sud, construit en 1749. Sa limite ouest est constituée par le Coteau-de-la-Potasse et sa limite est par la Côte-du-Palais. En tout, le site fait plus de 150 m de longueur sur 20 m de largeur (fig. 1).
Figure 1. John Marr, 1771. Plan of the
Palace Barracks, Quebec and the environs. (Clements Library,
University of Michigan, Ann Arbor, Gage Papers). (La flèche
rouge indique l'emplacement des Nouvelles Casernes)
Cet espace fut le témoin de deux siècles et demi de l'histoire militaire de Québec. Des fouilles archéologiques y furent effectuées entre 1995 et 1997, visant à mieux en connaître les vestiges et leur évolution. L'ensemble des découvertes effectuées témoigne successivement des ouvrages militaires s'étendant de 1693 jusqu'au départ des troupes britanniques en 1871, et de l'imposant arsenal fédéral, établissement industriel occupant l'espace de 1880 à 1964.
La recherche historique a révélé l'existence de deux armureries distinctes sur ce vaste site : une première dès 1772 à l'extrémité est des Nouvelles Casernes et une seconde dans la cour au nord, opérant entre 1822 et 1837. La découverte de nombreuses pièces d'armes blanches et d'armes à feu au cours des fouilles archéologiques a permis d'entreprendre une recherche spécifique sur ces deux catégories d'objets.
L'ensemble des fragments d'armes à feu m'est apparu d'une grande variété : on note des fusils militaires français et anglais, des fusils de traite, de chasse et des pistolets, le tout s'étendant de la fin du XVIIe siècle jusqu'aux premières décennies du XIXe siècle. La collection constitue un véritable casse-tête où il a fallu tirer des conclusions à partir de centaines de pièces brisées, mises au rebut ou perdues. Je me limiterai donc à associer les pièces de la collection au type d'arme pour lequel elles ont été originalement conçues; la longue durée de vie et les nombreux reconditionnements subis par les fusils, par exemple, peuvent amener des composantes hétéroclites à cohabiter sur une même arme, phénomène évidemment difficile à cerner dans un assemblage archéologique.
Les systèmes français et britannique
En France, en 1717, l'autorité royale prit le contrôle de la fourniture des fusils militaires, conduisant à des " modèles " réglementaires quasi-standardisés et fabriqués dans des manufactures étatiques ; c'est ainsi qu'on peut parler des " modèles " de 1718, 1728, 1745 et 1754 comme d'autant d'archétypes nous en facilitant l'identification. Rien de tel, cependant, dans l'ordonnance britannique, qui fait appel à un byzantin système de sous-contractants; il existe plutôt dans cette logique un modèle plus ou moins consacré par l'usage et faisant l'objet d'améliorations de-ci de-là, au gré des demandes des divers corps militaires et des préférences des officiers de troupes.
Quant aux fusils de traite et de chasse, ils correspondent généralement à des modèles consacrés par l'usage, et soumis aux goûts et aux moyens de la clientèle : chacune de ces catégories se scinde en diverses qualités, allant du fusil " commun " au " très fin ".
Les canons et les culasses
La collection renferme trois canons français et deux britanniques, de même que six culasses seules. La culasse forme un solide bouchon fileté obturant l'extrémité arrière du canon, et se termine par une queue vissée à la crosse (fig. 2). Les canons de fusils français et anglais se distinguent principalement par la forme extérieure de la partie arrière, présentant dans le premier cas des pans limés, et laissée simplement arrondie dans le second cas. Autre différence, le calibre militaire français (17,5 mm) est légèrement inférieur au britannique (19 mm), donnant évidemment des proportions différentes aux canons et culasses. Différence aussi concernant les calibres de chasse et de traite, se situant généralement entre 12 et 14 mm chez les français, alors que les britanniques montrent une plus grande variation, allant de 12 à 15,5 mm. Les trois canons français de la collection correspondent au format des fusils de chasse ou de traite, alors que les deux exemplaires britanniques montrent des traits militaires typique : extrémité arrière ronde et queue de culasse évasée, calibre de 18,9 mm et présence d'un tenon de baïonnette à la bouche.
Figure 2. Canons et culasses
De haut en bas : canon de fusil français de chasse
ou de traite (18G39D5-3Q) ; culasse de fusil de même
type (18G38A18-2Q) ; canon de fusil militaire britannique
(18G40G76-1Q) ; culasse de même type (18G39G2-3Q).
(Photo Jean Jolin)
Sur les six culasses seules, quatre proviennent vraisemblablement de fusils de chasse ou de traite français, considérant leurs dimensions réduites et la forme de leur queue. Un autre exemplaire, plus massif et à queue évasée vers l'arrière, correspond tout à fait aux armes militaires britanniques utilisées jusque vers 1815 ; le dernier objet est malheureusement peu indicatif.
Mécanismes d'allumage
Les platines françaises
La platine à silex " classique " constitue un mécanisme de mise à feu complexe, doté d'une série de pièces pivotantes ou rotatives fabriquées individuellement et montées sur une plaque, agissant de concert sous l'action de trois ressorts distincts (fig. 3). Certaines composantes sont visibles à l'extérieur, alors que d'autres restent invisibles lorsque la platine est montée sur une arme. Bien que les platines complètes soient rares dans la collection, il est quelquefois possible de tirer d'importantes informations à partir d'objets fragmentaires.
Figure 3. Vue éclatée
de l'intérieur d'une platine à silex typique
(Tiré de : Wilkinson, Frederick, Le grand livre
des pistolets, Éditions Princesse, Paris, 1979).
1-Chien
2-Noix
3-Gâchette
4 et 6-Première et seconde
encoche de la noix
5-Détente
7-Grand ressort
8-Batterie
9-Rempart de bassinet
10-Bride de noix
11-Queue de plaque de platine
12-Ressort de gâchette
La collection renferme huit platines françaises, sept provenant d'armes de chasse ou de traite, la dernière d'un fusil militaire (fig. 4). Les sept platines du premier groupe partagent plusieurs caractéristiques communes : dimensions plus faibles que les platines militaires, plaque et chien à profil plat (quand ce dernier est présent), bassinet facetté, sans bride. Ces objets témoignent d'une bonne qualité mécanique et esthétique : on y note soit la présence d'un vestige de bride de noix, soit le passage intérieur de certaines vis de fixation, éliminant les disgracieuses têtes de vis de la surface extérieure.
Figure 4. De gauche à droite,
en haut : platine de fusil de chasse ou de traite (18G40B68-2Q);
chien d'arme à feu française (18G40C48-2Q);
en bas : platine de fusil de chasse ou de traite (18G39G2-2Q);
platine de fusil militaire (18G40J25-1Q). (Photo Jean
Jolin)
Cette dernière particularité serait typique des fines armes de traite et de chasse, contredisant la croyance populaire en la mauvaise qualité générale des fusils de traite. Une de ces platines a connu une longue vie utile : les perforations avant prouvent le montage sur deux armes différentes, et sa batterie a été reconditionnée par l'ajout d'une feuille d'acier brasé. Le montage d'une même platine sur différents fusils successifs a été observé sur certains objets archéologiques du fort Michilimackinac et témoigne des dures conditions d'usage en contexte colonial. Certaines de ces petites platines auraient pu être montées sur des pistolets; il s'agirait dans ce cas d'armes civiles ou pré-réglementaires, le premier pistolet militaire français (modèle de 1733) possédant une bride au bassinet, absente de nos exemplaires.
La seule platine militaire française se distingue par ses plus grandes dimensions et sa robustesse, illustrée entre autres par la présence d'une bride de bassinet, renforçant le pied de la batterie. La combinaison de certains éléments indique qu'elle a sans doute subi un long usage; elle semble en effet posséder une plaque du modèle de 1717, dont on aurait ultérieurement remplacé le bassinet et le ressort de batterie avec des pièces plus récentes.
Les platines britanniques
Sur les 12 platines britanniques, 10 correspondent aux divers modèles militaires de la période 1750-1830; les deux exemplaires restants s'éloignent quant à eux de cet ensemble, et arborent des traits de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe siècle. La première de ces deux platines est du type dog lock, se distinguant par un chien à renfort annulaire et encoche, cette dernière permettant l'enclenchement d'un crochet extérieur servant de sécurité supplémentaire, lorsque le chien se trouve en position " semi-armée " (fig. 5). On y note aussi la présence d'une troisième vis de fixation située à l'arrière de la plaque, disposition généralement abandonnée vers 1725-1730 au profit des deux seules vis avant. Très populaire sur les armes de traite, ce mécanisme exclusivement britannique arma aussi les fusils militaires, et perdura sous diverses variantes jusqu'au premier quart du XVIIIe siècle. La collection renferme aussi deux autres chiens " à encoche ", prouvant la longue période de service de ces armes.
Figure 5. Platine et chien " dog
lock "
A gauche, chien montrant son ergot de sécurité
à l'arrière (18G40L50-20Q). À droite,
platine " dog lock " complète (18G39G2-3Q).
(Photo Jean Jolin)
Figure 6. Petite platine complète,
peut-être de pistolet britannique (18G40G125-2Q).
(Photo Jean Jolin)
La seconde platine s'éloignant de l'ensemble des modèles militaires tardifs est de petite taille (15 cm) et correspond probablement à un pistolet de la période 1685-1710; elle se distingue par une plaque cambrée et bombée, une fixation par trois vis ainsi que l'absence de brides au bassinet ou à la noix (fig. 6).
Les autres platines britanniques montrent toutes des traits communs aux armes militaires, mais quelques-unes seulement peuvent être datées par certaines parties restantes. Notre identification demeure donc sujette à caution, gardant à l'esprit que le système de l'ordonnance britannique produit souvent des armes d'assemblage hétéroclite.
Quatre platines datent certainement de la seconde moitié du XVIIIe siècle, en raison de la présence d'une bride au bassinet ou à la noix (parfois les deux chez les objets les plus complets), un ressort de batterie court ainsi qu'une plaque à surface bombée et faiblement courbée (fig. 7). Des détails supplémentaires permettent de raffiner un peu plus l'identification de certains spécimens : dans un cas il s'agit de la terminaison du ressort de batterie en forme de goutte d'eau, caractéristique postérieure à 1768; dans un autre, la crête du chien, mince et droite, date d'après 1775. Trois exemplaires un peu plus typiques correspondent au fusil India Pattern avec chien à renfort annulaire, " innovation " réapparue en 1809 après avoir disparu des platines dog lock au début du XVIIIe siècle. Notons enfin la présence incongrue d'un chien de fusil à percussion plutôt tardif, abandonné en cours de forgeage (fig. 7). La présence de cet objet demeure mystérieuse, considérant qu'il ne semble plus exister d'armurerie sur le site au moment de l'adoption de cette arme par l'armée britannique.
Figure 7. Platines et chien britanniques
En haut : chien de fusil à percussion en cours
de forgeage (18G40G86-8Q) ; chien de fusil britannique
(18G40C60-23Q ; platine de fusil India Pattern post-1809
(18G40C23-1Q). En bas, de gauche à droite : platine
de fusil Short Land ou India Pattern (18G41E17-1Q) ; platine
de fusil Short Land (18G39E47-2Q). (Photo Jean Jolin)
Les garnitures et accessoires
La fréquence du bris et le remplacement périodique de ces diverses pièces expliquent sans doute leur abondance. Dans ce domaine aussi la collection présente une grande variété et je les présenterai par regroupements, selon leur origine culturelle. Les garnitures communes à la plupart des fusils comprennent une plaque de couche terminant la crosse, une sous-garde protégeant la détente, un ensemble de porte-baguette servant à retenir la baguette de chargement et de nettoyage, ainsi qu'une contre-platine retenant les vis de platine. Les fusils militaires britanniques reçoivent de plus, selon l'époque et le modèle, un écusson vissé sur la poignée de la crosse ainsi qu'un capuchon protégeant l'extrémité avant du fût. Chez la plupart des modèles réglementaires français, les porte-baguette disparaîtront à partir de 1728 ; la baguette coulissera désormais dans une rainure sous le fût et sera retenue par trois bracelets de fer, assurant également l'assemblage canon-fût. Le fer et le laiton sont les deux principaux métaux utilisés par l'ensemble des fabricants d'armes civiles et militaires, les armuriers britanniques passant du fer au laiton vers 1720, alors que les Français continueront de privilégier le fer et l'acier (on retiendra cependant le laiton pour les armes de la marine et des dragons). La situation est moins tranchée concernant les fusils de chasse et de traite, les deux matériaux étant utilisés en fonction de la qualité (et du prix) de l'arme; le fer semble utilisé sur les armes communes et le laiton sur les fusils fins.
Les garnitures et accessoires d'origine française.
La corrosion rend les objets en acier ou en fer difficiles à identifier; deux pontets montrent cependant la forme ovoïde typique des fusils français, dont un avec sa branche de sous-garde perforée pour la fixation au fût et l'autre avec une dépression décorative au centre (fig. 8). La plupart des autres exemplaires de la collection ne sont représentés que par de petits fragments, parmi lesquels certains restent attachés à un vestige de sous-garde. Les sous-garde en laiton d'origine française sont mieux conservées, dont un exemplaire provenant sans doute d'un fusil de marine fabriqué à Tulle (fig. 8). On remarque sur la branche un décor gravé assez simple de lignes parallèles, motif repris sous le pontet qui arbore de plus un ovale stylisé au centre. Deux autres sous-garde fragmentaires en laiton sont semblables à certaines pièces de la collection archéologique des magasins du roi à Québec, correspondant aux modèles de traite ou de chasse. La dernière sous-garde française provient d'un pistolet de luxe de la période 1700-1760, d'après sa décoration et son système d'attache à griffe et vis interne, dénotant une préoccupation esthétique certaine (fig. 8).
Figure 8. Sous-garde et pontets
En haut, à gauche : pontet en laiton, sans doute
de fusil de marine française (18G39F3-3Q); à
droite : pontet en fer de fusil français. Au centre,
sous-garde et pontet en laiton, de pistolet français
(18G39E47-1Q). En bas, sous-garde en fer d'origine incertaine,
peut-être américaine (18G39E20-13Q). (Photo
Jean Jolin)
Pour les porte-baguette en fer, petits tubes de métal fixés sous le fût et servant à retenir la baguette de chargement et de nettoyage, il est impossible de distinguer entre ceux utilisés sur les fusils militaires et ceux de traite : sur le premier type d'arme, ils disparaissent avec l'adoption du modèle de 1728, alors qu'on en poursuit l'usage sur les fusils de traite et de chasse (fig. 9). Mentionnons la présence de quatre porte-baguette arrières, révélés par une extrémité biseautée et une " queue " suivant élégamment l'épaississement du fût en bois (fig. 9). Les porte-baguette en laiton semblent tous quant à eux faire partie de fusils de chasse ou de traite, et sont fabriqués en tôle repliée formant un joint longitudinal, perforés d'un ou deux trous de fixation. Certains exemplaires présentent un décor facetté à la lime, ressemblant encore là à ceux de la collection archéologique des magasins du roi à Québec. Deux porte-baguette arrière de petite taille correspondent sans doute aux fusils de traite ou de chasse ordinaires, alors qu'un exemplaire plus grand semble davantage convenir à un fusil de chasse fin.
Figure 9. Accessoires de baguettes de fusils français
De bas en haut, à gauche : deux supports de baguette
en fer (18G41B32-2Q et 18G40F146-1QQ); support de baguette
en fer réparé d'une mince feuille de laiton
(18G40F141-1Q). À droite : support de baguette
arrière en laiton, de fusil de chasse ou de traite
(18G41B32-3Q); support de baguette avant ou du milieu,
en laiton, de fusil de chasse ou de traite (18G40L51-3Q);
embout de baguette en fer ou en acier, de fusil militaire.
(Photo Jean Jolin)
La collection renferme aussi un embout de fer pour baguette de bois (fig. 9); cet agencement est abandonné vers 1741 au profit de la baguette tout acier, de plus faible diamètre. Nous avons d'ailleurs un exemplaire de cette dernière à extrémité en quille, typique des modèles postérieurs à 1750 (fig. 10).
Figure 10. Accessoires divers d'armes
à feu
De gauche à droite : tire-bourre à tige
(18G40k58-4Q); en bas, bec de corne à poudre (18G40L21-1Q)
et au-dessus, fragment de tire-bourre vissé (18G40C73-7Q)
; outil triangulaire d'entretien et de démontage
(18G32K2-2Q) ; baguette de fusil en acier (18G40K30-2Q).
(Photo Jean Jolin)
Les plaques de couche, protégeant l'extrémité de la crosse, se distinguent surtout par la forme de leur queue, retour horizontal plus ou moins décoré. Un exemplaire suffisamment complet peut être associé au fusil militaire de 1754, alors que deux spécimens possédant leur queue ont sans doute fait partie de fusils de traite ordinaires, si on en juge par la simplicité de leur contour (fig. 11). Ces deux objets affichent entre eux un vague air de famille, ainsi qu'avec certains objets du Fort Michilimackinac et du premier Palais de l'intendant à Québec, sans qu'il soit possible de leur attribuer une origine certaine pour le moment.
Figure 11. Plaques de couche d'origine française
A gauche, en bas : plaque de couche de fusil militaire
français, modèle 1754 (18G39G2-4Q); en haut
: plaque de couche de fusil français, sans doute
de chasse ou de traite (18G40E130-5Q). À droite
: plaque de couche de fusil français de chasse
ou de traite, en deux fragments
(19G39J7-9Q). (Photo Jean
Jolin)
La contre-platine quant à elle consiste en une pièce métallique allongée qui, placée du côté opposé à la platine, agit comme plaque de retenue pour les vis de cette dernière. On lui donne souvent une forme décorative, plus prononcée sur les fusils de chasse et de traite que sur les armes militaires. Le problème de détérioration inhérent au fer se répète encore ici : seulement deux contre-platine de fusils de traite nous sont parvenues en assez bon état (fig. 12), alors qu'une troisième, de type militaire, n'était discernable qu'à la radiographie. Ce dernier objet est en forme de " S " couché et allongé, aux extrémités perforées pour le passage des vis. Sauf pour quelques détails précis, ce type de contre-platine change très peu au cours du XVIIIe siècle.
Figure 12. Contre-platine et écusson
À gauche, de bas en haut : modèle plat en
laiton, en serpent de mer, à décor gravé
(18G40B38-1Q); modèle britannique en laiton, de
petit format (18G40B41-1Q) ; modèle britannique
standard, pré-1770 (18G40J25-2Q) ; modèles
en fer, sans doute de fusils de traite, d'origine incertaine,
peut-être française (18G40B38-2Q et 18G40B55-2Q).
À droite : écusson de fusil militaire britannique
(18G39E20-3Q). (Photo Jean Jolin)
La collection renferme enfin un bec de corne à poudre de forme typiquement française (fig. 10). Très populaire chez les militaires comme chez les miliciens et les civils, cet accessoire survit longtemps après l'adoption de la cartouche de papier, au début XVIIIe siècle. Les raisons en sont à la fois pratiques et esthétiques, car la corne naturelle garde la poudre bien sèche, et sa surface se prête bien aux décors élaborés, allant jusqu'à la gravure de cartes géographiques. Enfin, on note aussi un anneau de grenadière, servant au passage de la bandoulière de cuir destinée à porter le fusil sur son dos, disposition propre aux corps de grenadiers et qui s'étendra pratiquement à l'ensemble des fusils militaires français, avec l'adoption du modèle réglementaire de 1728 (fig. 13).
Figure 13. Boucles de bandoulières
et anneau de grenadière pour fusils militaires
De gauche à droite, en bas : boucle arrière
de bandoulière de fusil britannique (18G40C74-3Q);
anneau de grenadière de fusil français (18G40C60-42Q).
En haut : boucle avant de bandoulière de fusil
britannique (18G40C73-6Q) ; boucle avant reliée
à l'extrémité avant de la sous-garde
en laiton (18G40C28-3Q). (Photo Jean Jolin)
Les garnitures et accessoires d'origine britannique ou anglo-américaine
La collection ne renferme que six sous-garde d'origine britannique certaine, dont une en fer datant d'avant 1720 (fig. 14). Exception faite de cet exemplaire, tous les autres, en laiton, montrent des traits communs aux fusils tardifs : branche avant à tenon et goupille, pontet épais légèrement plus large au centre, branche arrière terminée par un petit mamelon et assujettie au fût par un tenon et une vis. Signalons aussi un fragment de sous-garde avec amorce de pontet, ce dernier perforé et encore muni de sa boucle trapézoïdale en fer (fig. 13). D'une taille légèrement inférieure aux autres, cet accessoire pourrait avoir fait partie d'un fusil de Marine ou de Milice, ou encore du modèle Short Land Pattern se généralisant après 1765.
Figure 14. Sous-garde et pontets
À gauche, en bas : partie arrière de sous-garde
de fusil militaire britannique (18G39E20-2Q); au-dessus
: partie avant de sous-garde de fusil militaire britannique
(18G41B31-1Q); en haut : jonction sous-garde et pontet
de fusil militaire britannique (18G40C60-24Q). A droite,
en bas : sous-garde et pontet en fer de fusil britannique
(18G40C80-6Q); en haut : sous-garde et pontet, peut-être
de fusil américain (18G40J68-1Q). (Photo Jean Jolin)
Un dernier ensemble de sous-garde, de facture simple et fragile, s'éloigne clairement des robustes types militaires britanniques et français connus, de même que des objets de traite ou de chasse. Ces objets arborent une branche avant courte, un pontet de profil presque rectangulaire et une fixation simple à deux trous (fig. 14). Au nombre de six en laiton et un en fer, ils pourraient bien témoigner de fusils laissés sur place ou saisis aux envahisseurs américains lors de l'attaque de 1775; on en a d'ailleurs récupéré d'identiques dans des contextes de 1775 dans la rue Saint-Vallier, juste sous le mur de fortifications de la Tenaille des Nouvelles Casernes, où les combats firent rage entre les troupes d'Arnold et les défenseurs de la ville, à l'hiver 1775-1776.
Les porte-baguette sont tous en épais laiton coulé (fig. 15). Sur chaque fusil, les trois premiers à partir de l'avant sont de profil légèrement bombé et à lèvres saillantes, le dernier possédant une queue effilée suivant l'épaississement du fût, tout comme ceux de fabrication française. Quelques exemplaires de la collection portent des inscriptions gravées en chiffres romains, sans doute utilisés par les fournisseurs de pièces pour identifier leurs produits. Certains objets non-perforés provenaient sans doute directement de l'Angleterre, à titre de pièces de rechange (fig. 15).
Figure 15. Accessoires de baguette d'origine
britannique en laiton
De gauche à droite, en bas : embout de baguette
(18G40B69-5Q) ; porte-baguette modifié pour en
faire un sifflet (18G40C73-1Q). Au centre : porte-baguette
arrière, sans doute pour baguette de bois (18G39E20-12Q)
; porte-baguette du milieu, pour baguette de bois (18G39G2-2Q)
; porte-baguette du milieu, pour baguette de fer (18G42D38-1Q).
En haut : second porte-baguette (18G40G110-1Q) ; porte-baguette
avant, non-perforé (18G42C19-1Q). (Photo Jean Jolin)
L'armée britannique délaisse graduellement la baguette de bois à partir du milieu du XVIIIe siècle au profit de celle en fer, entraînant par contrecoup une réduction du diamètre des porte-baguette. Un des exemplaires de la collection illustre bien la transition entre les deux : la baguette de fer étant plus mince que celle de bois, on a soudé à l'intérieur du porte-baguette un petit tube pour en réduire le diamètre et permettre l'insertion d'une baguette de fer, éliminant ainsi le ferraillement ou une sortie intempestive de son logement. Outre ces expédients, le changement de baguette va entraîner une modification importante des porte-baguette produits postérieurement. Celui de l'avant s'allongera désormais en trompette; le second suivra cette tendance, de façon moins exagérée au début, puis plus accentuée à partir de 1780. Le troisième porte-baguette disparaîtra quant à lui vers la fin du XVIIIe avec l'adoption d'un fusil India Pattern, à canon plus court.
Mentionnons enfin la présence d'un porte-baguette transformé en sifflet, qui a conservé son tenon perforé, sans doute pour le suspendre à l'aide d'un cordon (fig. 15). Tout comme pour les fusils français, les baguettes de bois possédaient une extrémité garnie d'une douille légèrement conique, dans ce cas-ci fabriquée en tôle de laiton enroulée et fermée d'un disque plat.
Sur les six contre-platine britanniques, cinq sont de type militaire en laiton massif et en forme de " S " couché et allongé, avec une queue décorative s'étirant à l'arrière (fig. 12). Les deux formats différents en notre possession correspondent peut-être à des armes de taille distincte; en effet les carabines, de plus petite taille et plus légères, gagnent en popularité à partir de 1730-40. Il n'est pas non plus impossible que le type plus court soit une copie américaine datant de la guerre d'Indépendance, car aucune des petites contre-platine n'est étampée de la flèche de l'ordonnance britannique, au contraire de certains exemplaires plus longs. Une dernière contre-platine, en laiton découpé et gravé d'un motif de serpent de mer, provient sans doute d'un fusil de chasse ou de traite britannique ou germano-britannique datant d'entre 1700 et 1720 (fig. 12). Ce type aurait inspiré les nombreux modèles semblables moulés en série et percés de 2 trous, ornant les fusils de traite de la compagnie de la Baie d'Hudson et de la compagnie du Nord-Ouest, vendus jusqu'au dernier quart du XIXe siècle.
Quelques fragments de plaques de couche, dont une faisant partie d'une crosse cassée, nous permettent de voir le style militaire britannique du XVIIIe siècle : laiton épais, deux trous fraisés et une queue en pointe dégradée se terminant par un mamelon (fig. 16). La dernière plaque est faite d'une simple feuille de laiton coupée et clouée, sans doute pour un fusil de traite britannique commun (fig. 16).
Figure 16. Crosse, pommeau de pistolet et
plaques de couche d'origine britannique
À gauche : crosse de fusil India Pattern, avec
sa plaque de couche en laiton (18G40C60-1Q).
Au centre, en bas : plaque de couche en tôle de
laiton de fusil de chasse ou de traite (18G41B31-7Q);
en haut : pommeau de pistolet (18G40H1-3Q).
À droite, en haut : queue de plaque de couche cassée,
semblable à celle de la crosse à gauche
(18G39F3-1Q); en bas : plaque de couche cassée,
de type semblable
(18G40E130-6Q). (Photo Jean Jolin)
L'écusson est quant à lui disposé sur le dessus de la poignée de crosse du fusil; il montre un contour en forme d'oméga allongé, se terminant par un mamelon à chaque extrémité (fig. 12). Cette plaque métallique sert à retenir la vis immobilisant l'avant de la sous-garde, et les inscriptions en surface peuvent correspondre au numéro de régiment ou à un code de classement servant au repérage des fusils dans les râteliers d'entreposage.
Tout comme les fusils militaires français, ceux de l'armée britannique possédaient des boucles de bandoulières, mais de forme trapézoïdale; celle de l'avant pivote sur un boulon passant à travers le fût, alors que sa contrepartie arrière s'insère dans une perforation à l'avant du pontet (fig. 13).
Le pommeau de pistolet, en calotte hémisphérique et dépourvu de toute ornementation, possède un court talon et un trou central pour sa vis de fixation. Sa sobriété formelle nous pousse à l'associer aux armes militaires de la fin du XVIIIe siècle ou de la première moitié du XIXe siècle (fig. 16).
La collection renferme aussi un certain nombre d'outils à trois branches utilisés pour le démontage et l'entretien des armes. Une de ces branches sert au rangement du tire-bourre, véritable tire-bouchon servant à extraire les restes de bourre ou les balles coincées dans le canon de l'arme; les autres branches se terminent en tournevis plat, pour le changement du silex ou le démontage de la platine (fig. 10). L'objet le plus complet de la collection s'approche du modèle associé au fusil Enfield de 1853-1866, et dépasserait donc la période couverte par les armureries des Nouvelles Casernes. Nous avons enfin quelques tire-bourre seuls de type semblable à celui associé à l'outil susmentionné, ainsi qu'un dernier spécimen un peu différent : il est constitué d'une courte hampe terminée par un tenon fileté et s'approche, par sa forme, de certains exemplaires de fabrication américaine, datés d'entre 1775-1800 (fig. 10).
Conclusion
La collection que j'ai survolée ici représente donc un vaste assortiment qui témoigne d'un travail d'armurerie consacré, à mon avis, à deux tâches distinctes : la première, sans doute la plus active, correspond probablement au démantèlement, peu après la Conquête, des armes civiles encore en possession des Canadiens et de leurs alliés amérindiens; la seconde a sans doute consisté à-peu-près exclusivement à l'entretien des armes utilisées par les occupants britanniques. Ces deux activités peuvent d'ailleurs s'être déroulées de concert pendant les premières années de l'armurerie. Ceci expliquerait la différence marquée entre, d'une part les armes à feu françaises presque exclusivement " civiles ", et d'autre part les armes britanniques uniquement militaires.
Comme la salle d'armes des Nouvelles Casernes se déplace à la Citadelle après 1832, l'armurerie perd sa raison d'être, ce qui explique la quasi-absence de types d'armes apparaissant après les premières décennies du XIXe siècle.
La collection d'armes de la Tenaille des Nouvelles Casernes constitue donc un ensemble significatif, qui doit être mis en parallèle avec d'autres dépôts importants, entre autres la collection du fort Michilimackinac et l'extraordinaire assemblage de pièces de fusils des magasins du roi, situé juste en contrebas des Nouvelles Casernes dans la rue Saint-Vallier. Pour ceux qui s'y intéressent, je suis conscient que cette étude laisse en suspens la question des munitions et des pierres à fusil, présentes en quantité importante dans la collection; celles-ci auraient cependant mérité une analyse en soi, ce que notre projet de sauvetage ne prévoyait pas.
Michel Brassard, archéologue et spécialiste de la culture matérielle
Quelques lectures :
Bailey, D.W. (1971)
British Military Longarms, 1715-1815. Stackpole Books, Harrisburg.
Blackmore, Howard L. (1961)
British Military Firearms, 1650-1850. Herbert Jenkins, London.
Boudriot, Jean (1963)
Les armes à feu françaises, modèles réglementaires, 1717-1836. Paris.
Bouchard, Russel (1999)
Les armes à feu en Nouvelle-France. Les Éditions du Septentrion, Québec.
Darling, Anthony D. (1970)
Red Coat and Brown Bess. Museum Restoration Service, Ottawa.
Moussette, Marcel (2001)
" Les garnitures de fusils de traite des magasins du roi à Québec, un autre chemin de l'univers baroque en Amérique du Nord ". Archéologiques 14 : 50-78.
Neumann, George C. et Frank J. Kravic (1989)
Collector's Illustrated Encyclopedia of the American Revolution. Rebel Publishing, Texarkana.