Les armes blanches de la Tenaille des Nouvelles Casernes à Québec.
Ce court texte vise à faire connaître une partie de la vaste collection archéologique trouvée lors des fouilles tenues entre 1995 et 1997 sur le site de la Tenaille des Nouvelles Casernes à Québec. Ce document présente succinctement un projet de sauvetage portant sur les objets reliés à l'armement individuel, réalisé par les Services de gestion des collections, archéologie et conservation/restauration du Centre de services de Parcs Canada à Québec. Je présenterai ici les armes blanches ; les armes à feu seront abordées dans un volet ultérieur.
Le site archéologique
Le site historique et archéologique de la Tenaille des Nouvelles Casernes borde une partie de la déclivité naturelle séparant la haute-ville et la basse-ville de Québec. Il tire son nom de l'étroit couloir formé par le mur de fortification surplombant la rue Saint-Vallier au nord et l'actuel édifice des Nouvelles Casernes au sud, construit en 1749. Sa limite ouest est constituée par le Coteau-de-la-Potasse et sa limite est par la Côte-du-Palais. En tout, le site fait plus de 150 mètres de long sur 20 de large (fig. 1).
Figure 1. John Marr, 1771. Plan of the
Palace Barracks, Quebec and the environs. (Clements Library,
University of Michigan, Ann Arbor, Gage Papers). (La flèche
rouge indique l'emplacement des Nouvelles Casernes)
Cet espace fut le témoin de deux siècles et demi de l'histoire militaire de Québec. Des fouilles archéologiques y furent effectuées entre 1995 et 1997, visant à mieux en connaître les vestiges et leur évolution. L'ensemble des découvertes effectuées témoigne successivement des ouvrages militaires s'étendant de 1693 jusqu'au départ des troupes britanniques en 1871, et de l'imposant arsenal fédéral, établissement industriel occupant l'espace de 1880 à 1964.
La recherche historique a révélé l'existence de deux armureries distinctes sur ce vaste site : une première dès 1772 à l'extrémité est des Nouvelles Casernes et une seconde dans la cour au nord, opérant entre 1822 et 1837. La présence de nombreuses pièces d'armes blanches et d'armes à feu au cours des fouilles archéologiques a permis d'entreprendre une recherche spécifique sur ces deux catégories d'objets.
Provenance des objets
L'importance des travaux liés à l'occupation industrielle (entre 1880 et 1960) a largement contribué à la perturbation des sols associés aux périodes antérieures, si bien que les contextes de découverte des objets sont souvent de peu d'utilité pour la datation des fragments retrouvés. La vaste documentation disponible sur les armes m'a heureusement permis de documenter la plupart des objets trouvés. Dans ce cadre, je ferai donc abstraction des provenances archéologiques pour me concentrer sur l'interprétation des artefacts eux-mêmes et ce qu'ils nous disent de notre passé militaire.
Les sabres et les épées
La collection renferme une épée exceptionnelle, presque complète, et divers fragments de gardes en laiton. Nous avons aussi huit fragments de lames montrant tous une section triangulaire pouvant aussi bien convenir aux baïonnettes qu'aux rapières, nous empêchant de les associer à l'une ou l'autre de ces armes.
L'épée presque complète correspond aux modèles de chasse ou d'officier, un style formel qui peut se retrouver sur certaines épées françaises, anglaises et américaines (fig. 2) : elle possède une lame à section en losange aplati, dont il ne manquerait que 15 à 16 cm. La garde arbore une coquille Saint-Jacques disposée parallèlement à la lame, ornée de motifs moulés.
Figure 2. Épée de chasse
ou d'officier. (Photo : Jean Jolin)
La branche est quant à elle simplement renflée au milieu et rejoint la base de la poignée en un ricasseau plat, lui aussi orné de motifs végétaux moulés. La poignée de bois, possédant des cannelures parallèles sur toute sa longueur, est légèrement plus large à son extrémité qu'à sa base, où elle montre une ferrule en laiton. Le pommeau arbore une forme "en chapeau" hémisphérique, se terminant par un rivet cylindrique. Seuls les marquages d'origine, malheureusement absents, auraient pu nous en préciser le lieu d'assemblage ; en effet, les fourbisseurs indépendants de l'époque s'approvisionnaient en lames auprès de quelques grosses entreprises, avant de fondre les composantes en laiton et de les assembler, et ultimement y apposer " leur " marque… La fabrication et le commerce des épées constituent donc un vaste marché international, les lames provenant en majorité d'Allemagne, les autres composantes pouvant être fabriquées et assemblées qui en France, qui en Angleterre, qui encore en Nouvelle-Angleterre ou en bien d'autres endroits.
Les autres épées de la collection, identifiables par différentes parties de gardes en laiton, représentent trois types courants au XVIIIe siècle : l'épée de soldat à " pontat " simple, l'épée à coquille bilobée, ainsi que celle " à la mousquetaire " (fig. 3). Le modèle à pontat simple fait son apparition en Nouvelle-France vers 1740 chez les simples soldats et les grenadiers. De qualité assez quelconque, ces armes ont une garde en demi-coquille à quillon unique, ainsi qu'une lame droite à deux tranchants. Un second modèle est représenté par une garde à coquille bilobée : cette forme seule est assez peu diagnostique, quoi qu'on puisse affirmer que certains exemplaires de petite taille à coquille inclinée vers l'intérieur représentent sans doute des rapières, épées légères conçues pour le duel.
Figure 3. Parties de gardes d'épée.
À gauche : deux gardes d'épée à
pontat simple, celle du haut possède sa branche mais
a perdu le métal constituant la coquille. Au centre
de haut en bas : coquille bilobée; quillon et pas-d'âne
d'épée " à la mousquetaire".
À droite : branche de garde seule. (Photo : Jean Jolin)
Le troisième type présent se caractérise par une poignée possédant deux pas-d'âne, anneaux moulés à même l'intérieur de la coquille et permettant le passage du pouce et de l'index pour une meilleure prise et l'exécution de subtils mouvements d'escrime. Ce modèle correspond généralement à l'épée " à la mousquetaire ".
La collection archéologique renferme aussi de nombreux fragments de lames de section triangulaire, mais cette forme peut aussi bien s'appliquer aux baïonnettes qu'à certaines rapières et n'est dont pas caractéristique de l'un ou l'autre type.
Les armes d'hast
Ces armes, formées d'un fer acéré fixé à un long manche, comprennent la pique, la pertuisane, la hallebarde et l'esponton. Instruments décisifs des batailles rangées sur le théâtre européen jusqu'à la fin du XVIIe siècle, ils perdirent graduellement de leur importance avec la généralisation du fusil à baïonnette, combinant à la fois le feu et le fer. Au chapitre des armes d'hast, la Nouvelle-France ne semble guère conserver au XVIIIe siècle que l'esponton, dont la hampe passe graduellement de plus de 3 m 50 à environ 2 m 30. Comme dans la métropole, leur usage se mua en une fonction plutôt symbolique, représentant l'autorité et l'apparat. Cette " arme ", héritière de la pique des siècles précédents, possède un fer en forme de goutte d'eau allongée, parfois agrémenté d'un quillon transversal. Symbole avant tout de l'autorité de l'officier, l'esponton sert à aligner les troupes à l'exercice, à signaler les manœuvres dans la confusion des batailles et à marquer la présence de l'officier en campagne, lorsqu'il est planté devant sa tente. Sa suppression graduelle fait suite à la guerre de succession d'Autriche (1740-48), au cours de laquelle il devint évident que les officiers bénéficieraient davantage d'une arme à feu. Ce remplacement demeura lent, le premier fusil n'étant distribué aux officiers de grenadiers qu'à partir de 1754, précédant ceux des corps des fusiliers en 1758.
La collection archéologique renferme trois lames et quatre douilles de base de hampe. Les lames quasi-complètes arborent toutes une forme française, en goutte d'eau allongée et prolongeant une douille ornée d'un ou deux renflements (fig. 4). En tant que symbole du pouvoir militaire, ces armes ont sans aucun doute été saisies et détruites lors de la conquête britannique, d'où leur présence dans des couches archéologiques.
Figure 4. Fers d'esponton. De haut en
bas : lame possédant deux arêtes longitudinales;
lame à douille vissée avec quillon; lame en
forme de goutte d'eau allongée. (Photo : Jean Jolin)
L'objet le plus complet possède encore une partie de sa douille d'emmanchement, alors qu'un autre montre une fabrication en deux parties, le fer étant vissé à la douille, qui possède encore un de ses quillons. Lorsque complet, le fer d'esponton possédait en outre deux longues branches à la base de la douille, servant à la fixation à la hampe de bois. Cette dernière voyait sa base protégée par une autre douille, quelquefois pointue pour l'enfoncement dans le sol, quelquefois plutôt arrondie. Trois spécimens de douilles semblables furent identifiés dans la collection archéologique, en plus d'une quatrième, cassée, pouvant aussi bien être une douille de lame que de base.
Les baïonnettes
Innovation militaire de la fin du XVIIe siècle due au maréchal de Vauban, la baïonnette à douille sera adoptée presque universellement par les grandes puissances de l'époque. Même les colons américains, qui en avaient une piètre opinion au début de leur guerre d'indépendance en 1771, se rendront vite à l'évidence qu'elle constitue l'arme décisive au cours des batailles rangées.
La collection renferme au moins cinq baïonnettes françaises, dont deux dans un état exceptionnel, nous permettant d'en percevoir les dimensions typiques : douille de 8,2 cm de long, lame de 32,8 cm. (fig. 5). Le premier exemplaire, le plus complet, possède sa douille à fente en " L ", sa branche coudée et sa lame à pans à gorges, typiques des modèles 1728 et 1746. Le second spécimen est à peu près identique au premier, mais sa douille trop corrodée nous empêche d'en percevoir la fente, bien que ses autres caractéristiques semblent identiques. Les trois douilles restantes sont toutes de dimensions typiquement françaises, plus courtes que leurs homologues britanniques.
Figure 5. Baïonnettes. De haut en
bas : baïonnette française, modèle de
1728 ou 1746; baïonnette massive d'origine incertaine;
baïonnette britannique pliée. (Photo : Jean
Jolin)
La baïonnette britannique la plus complète possède sa lame entière de 43 cm de long, mais celle-ci a été volontairement pliée en courbe régulière, lui donnant un peu la forme d'une faucille (fig. 5). On perçoit aussi clairement l'épaulement saillant à la base de la lame, les gorges inférieures s'arrêtant à environ 5 cm de l'épaulement, ainsi que la branche caractéristique, faisant une courbe légèrement rentrante par rapport au " nez " de la douille. Toutes ces caratéristiques correspondent au modèle standard de l'infanterie britannique, modèle ne variant pratiquement pas au XVIIIe siècle. Une dernière baïonnette plus massive reste d'identification incertaine ; elle possède en effet une lame plus large et une branche plus longue que les dimensions britanniques normales. Peut-être est-ce une copie américaine ayant cheminé avec les envahisseurs de 1775 et saisie ensuite par les troupes de Québec, après l'échec de la prise de la ville. Nous savons que les rebelles américains ont utilisé, au cours de la guerre d'Indépendance, toutes les baïonnettes leur tombant sous la main, en plus de nombreux modèles artisanaux fabriqués localement, empruntant à toutes les traditions. Il est également possible que l'exemplaire en question représente un modèle britannique spécial, correspondant aux carabines, souvent fabriquées en séries limitées pour certains corps de fusiliers.
Les accessoires de fourreaux
Nous ne pouvons passer sous silence les nombreux crochets de fourreaux ainsi que les deux cuvettes d'entrée de fourreaux et un nombre égal de bouterolles (fig. 6). D'après les objets de la collection et la documentation disponible, les fourreaux semblaient tous en cuir, bien qu'il semble à l'occasion en exister en bois. À en juger par le nombre de crochets, on peut avancer qu'ils s'arrachaient sans doute facilement du fourreau.
Figure 6. Accesoires de fourreaux. À
gauche de haut en bas : crochet de fourreau de baïonnette
britannique; crochet de fourreau de baïonnette français;
crochet de fourreau de baïonnette, probablement allemand;
crochet de fourreau d'épée. À droite
de haut en bas : bouterolle de fourreau en fer; bouterolle
de fourreau en laiton; cuvette d'entrée de fourreau.
(Photo : Jean Jolin)
Sur ces 14 crochets, tous en laiton, 11 sont de dimensions très proches et présentent une forme typiquement britannique : le crochet est en forme de goutte allongée et est relié par un court tenon à sa platine de fixation, en forme d'oméga. Deux rivets émergent de cette dernière pour rejoindre une petite plaque de tôle, posée à l'origine à l'intérieur du fourreau de cuir. La partie supérieure du crochet, au lieu de se prolonger sur la même largeur, se réduit et s'arrondit en petit mamelon. Ces crochets sont passés dans une fente (selon le principe de la boutonnière) pratiquée dans la bélière de cuir qui porte aussi le fourreau de l'épée, permettant au militaire de porter de concert son épée et sa baïonnette.
La collection renferme un crochet sans doute de provenance allemande, montrant une forme en pointe de lance très allongée et légèrement bombée. Son système d'attache est cependant identique à celui qui est décrit plus haut. La provenance allemande de cet objet peut s'expliquer par le fait que l'Angleterre entretenait des relations avec certaines principautés germaniques, déléguant à l'occasion des troupes lors des conflits coloniaux, comme les fameux régiments hessois.
Notons par ailleurs un crochet typiquement français moulé en flambeau, forme populaire à la période baroque, et dont de semblables exemplaires furent retrouvés sur le site des magasins du roi à Québec, dans des contextes de 1713. Celui-ci est fabriqué d'un seul tenant et affiche une extrémité supérieure rabattue sur elle-même et terminée par une tête en " T ", dont chaque branche est légèrement pliée. Cette forme, distincte des exemplaires britanniques, est due au fait que ces crochets étaient soudés à la cuvette d'entrée du fourreau, et non pas rivetés au cuir. Un dernier crochet assez proche du précédent mais incomplet et un peu plus long, a sans doute été utilisé sur un fourreau d'épée.
Les accessoires de fourreaux comprennent aussi des fragments de deux cuvettes d'entrée en laiton. Rivetées au cuir et facilitant l'entrée et la sortie de la lame, ces garnitures métalliques empêchaient également celle-ci de couper le cuir du fourreau. Un de ces objets montre une ouverture triangulaire ainsi que quatre perforations marquant l'emplacement des rivets la fixant au cuir. Impossible de dire cependant si l'objet faisait partie d'un fourreau de baïonnette ou d'épée, les deux partageant souvent la même lame à section triangulaire.
Quant aux bouterolles, dont la fonction est de protéger l'extrémité pointue du fourreau, elles sont au nombre de trois, deux en fer et une en laiton. Toutes semblent de tradition française, épousant la terminaison triangulaire de l'extrémité du fourreau, et rivetées à l'extérieur.
Conclusion
Cette étude sur les armes blanches de la Tenaille des Nouvelles Casernes témoigne de la présence d'objets français et britanniques. De là à conclure que les armes françaises attestent de l'occupation des Nouvelles Casernes avant la Conquête, il n'a qu'un pas que je ne franchirai pas, car la plupart des objets furent découverts dans des contextes plus tardifs. Il me semble plus plausible que ces armes de provenance française représentent une saisie de guerre que les armuriers britanniques se chargèrent de démanteler. Les objets britanniques, quant à eux, notamment les crochets de fourreaux et la baïonnette pliée, correspondent tout à fait à la période historique couverte par les deux armureries, de 1772 à 1837.
Michel Brassard, archéologue et spécialiste de la culture matérielle
Quelques lectures :
Bottet, Maurice (1910)
L'arme blanche de guerre française au XVIIIe siècle. Leroy Éditeur, Paris.
Boudriot, Jean (1963)
Les armes à feu françaises, modèles réglementaires, 1717-1836. Paris.
Chartrand, René (1979)
« L'épée du simple soldat en Canada, sous le Régime français ». Journal des armes,
vol. 1, no. 2 : 8 à 13.
Guimont, Jacques et Mario Savard (2002)
Autour des Nouvelles Casernes. Éditions Continuité, Québec.
Neumann, George C. (1973)
Swords and Blades of the American Revolution. Stackpole Books, Harrisburg.