Chocolat, café, thé : petite histoire de ces boissons exotiques en Nouvelle-France
Parce qu’elles sont maintenant si communes sur nos tables, ces boissons chaudes que sont le chocolat, le café et
le thé nous font oublier qu’il n’en fut pas toujours ainsi. En fait, leur accessibilité à toutes les couches de
la société ne remonte qu’au XIXe siècle, bien qu’elles aient été connues en Europe plus de deux siècles auparavant.
Mais elles n’étaient alors réservées qu’aux plus riches à cause de leur cherté.
Ce court document vous permettra de vous familiariser avec l’arrivée de ces boissons exotiques en Europe, qui y
étaient totalement inconnues avant les XVIe et XVIIe siècles, puis avec leur diffusion en Nouvelle-France. Et,
puisqu’il est question d’archéologie, le texte sera agrémenté d’images d’artefacts ayant servi, à l’époque coloniale
française, au service et à la consommation de ces boissons de luxe. Il s’agira le plus souvent de reproductions
modernes* d’objets identiques à ceux retrouvés lors de fouilles réalisées au Québec ou encore des illustrations
anciennes présentant ces mêmes objets en contexte d’utilisation.
Chocolat
Les origines du chocolat
Le chocolat constitue la première boisson exotique introduite en Europe, et ce, depuis le Mexique. Les conquistadors,
qui ravagent le pays des Aztèques au début du XVIe siècle en quête de trésors et d’or, découvrent aussi la fève de
cacao si appréciée par les populations locales, qui s’en servent comme épice ou encore la transforme en un breuvage
gras, amer et épicé. Le mot chocolat serait d’ailleurs une transcription phonétique du mot maya tchocoalt.
Le chocolat en Europe
En 1528 les conquistadors rapportent quelques grains au souverain d’Espagne, Charles Quint. Détail d’importance, ils
avaient noté les étapes de transformation des fèves du cacaoyer pour en produire une boisson consommable, le chocolat.
Ainsi, les fèves, une fois séchées, devaient être concassées, broyées et affinées jusqu’à l’obtention d’une pâte. Cette
pâte de cacao était ensuite solidifiée en tablette ou en boudin avant d’être râpée puis dissoute dans de l’eau bouillante.
Bu non sucré à son arrivée en Espagne, le breuvage est rapidement adouci avec du sucre de canne, de la vanille et de la fleur d’oranger.
Dès la fin du XVIe siècle, les Flandres et les Pays-Bas, alors des possessions espagnoles, peuvent à leur tour goûter au
chocolat chaud, sans en connaître toutefois le secret de la préparation, jalousement conservé en Espagne. Le chocolat chaud
fait ensuite son entrée officielle en France en 1615, lors du mariage du jeune roi Louis XIII avec l’espagnole Anne d’Autriche.
Il jouira presque immédiatement dans ce pays d’une renommée remarquable qui ne s’estompera pas au cours des siècles.
L’Autriche et l’Allemagne peuvent à leur tour déguster le chocolat chaud vers 1640, et près de 20 ans avant l’Angleterre, qui ne
le goûtera qu’en 1657. Ce pays aura toutefois le privilège de le faire connaître sous une autre forme qu’en breuvage ; on rapporte
ainsi que vers 1674, les Anglais le croquent en boudins dits à l’espagnole (forme empruntée des Aztèques) et en pastilles au
chocolat noir – le chocolat au lait sera inventé en 1875 en Suisse.
À la fin du siècle du XVIIe siècle, des chocolate houses sont ouvertes en Angleterre, servant aux clients un breuvage au chocolat
préparé non pas avec de l’eau chaude mais avec du lait chaud, auquel on ajoute parfois un œuf. Étrangement, il semble que la
pratique de boire le chocolat avec du lait chaud ne soit pas née en Angleterre mais bien en France. Une première maison offrant
du chocolat à boire sera d’ailleurs ouverte à Paris en 1671. À ce moment, le breuvage est davantage sucré qu’au siècle précédent et
parfumé avec des clous de girofle, de la cannelle, des amandes, de la vanille, du musc et même de l’ambre !
Tous les pays qui adoptent le chocolat s’empresseront d’en produire dans leurs colonies tropicales. Ainsi, dès le XVIe siècle, l’Espagne
ouvre de grandes plantations en Amérique centrale. Elle sera suivie, au siècle suivant, par la France à la Martinique, l’Angleterre en
Jamaïque et la Hollande au Surinam (Amérique du sud).
Mais, du XVIe siècle jusqu’au XIXe siècle, le chocolat demeure un breuvage accessible principalement aux mieux nantis. Si les chocolate
houses anglaises semblent ouvertes à tous, à l’instar des coffee houses (voir la section café), la consommation à la maison demeure un
luxe que tous ne peuvent s’offrir. En fait, le chocolat ne deviendra véritablement abordable qu’au cours du XIXe siècle, grâce à la
machinerie hydraulique et à vapeur qui feront baisser les coûts de production.
Bien entendu, l’Église et la médecine n’ont pu s’empêcher d’examiner de près cette nouvelle boisson étrangère et d’en commenter l’usage.
L’une des premières interrogations émises par Rome concernera l’incidence de cette boisson sur le jeûne : est il ou non rompu par le
chocolat ? La réponse apportée dès 1569 par le pape Pie V est négative. Mai des observateurs ont signalé que cette décision allait de
pair avec le goût que portait le Saint Père pour le chocolat ! Quoi qu'il en soit, le débat reprendra de plus belle à sa mort et il
faudra attendre près d’un siècle avant qu’un cardinal ne réitère l’affirmation du défunt pape et en profite pour inclure le vin sur la
liste des boissons permises lors des jours de jeûne !
Quant à la médecine, elle y verra tantôt un produit néfaste, tantôt un breuvage miraculeux capable de restaurer les forces des hommes épuisés.
La vaisselle utilisée pour le service et la consommation du chocolat chaud
Selon les écrits anciens, il semble que, dès le XVIe siècle, les moines espagnols aient utilisé pour la préparation du breuvage au chocolat
un contenant piriforme, en terre cuite ou en cuivre, forme qui retenait bien la chaleur du liquide. Déjà à cette période, suivant la pratique
des Aztèques, le chocolat est battu et on le fait mousser avec une tige de bois travaillée, le moussoir, laquelle sert aussi à bien mélanger
le chocolat râpé au liquide.
Avec la diffusion du breuvage en Europe, un contenant spécialisé, la chocolatière, apparaît dans les demeures des mieux nantis vers 1670. Il
s’agit généralement d’un objet à paroi droite et base arrondie, qui est pourvu d’un manche tubulaire placé sur sa panse à la droite du bec
verseur. Ce dernier se trouve au niveau du rebord, pour empêcher le dépôt du chocolat. Il peut aussi être tubulaire, en forme de col de
cygne, et attaché à la paroi de la chocolatière. Enfin, le couvercle est percé pour recevoir le moussoir. Il s’agirait du seul critère
distinguant la chocolatière de la cafetière, lesquelles ont partagé longtemps la même forme et les mêmes matériaux (fig. 1).
Figure 1 : Cavalier et une dame buvant du chocolat; gravure de Nicolas Bonnart, fin du XVIIe siècle (Ennès et al. 1994 : 123).
La chocolatière repose souvent sur trois pieds, qui la soulèvent de quelques centimètres de façon à ce qu’un brûleur puisse être glissé sous l’objet pour maintenir chaud son contenu. Certaines, faites d’un matériau moins noble que la porcelaine ou l’argent, pouvaient être approchées des flammes nues. Car bientôt, les chocolatières vont rivaliser en qualité, les plus luxueuses étant fabriquées en argent et en porcelaine de Chine puis d’Europe ou encore en faïence de France, de Hollande ou d’Angleterre et les autres, en terre cuite ou en cuivre.
Quant au contenant pour boire le chocolat chaud, il semble que l’on ait privilégié le gobelet, un contenant à paroi droite et rebord droit ou légèrement ouvert vers l’extérieur, mais dépourvu d’anse. L’objet était généralement placé sur une soucoupe au motif assorti. Les soucoupes sont légèrement différentes de celles que nous connaissons, étant plus profondes et en forme de calotte (fig. 2). Vers 1740, le gobelet sera agrémenté d’une anse et s’apparentera ainsi aux tasses que nous utilisons encore de nos jours. De plus, il semble qu’à partir de ce moment on ait aussi consommé le chocolat dans une tasse pourvue de deux anses opposées.
Figure 2 : Chocolatière, gobelet et soucoupe en faïence
(reproductions modernes d’objets du XVIIIe siècle, collection de l’auteur).
Mentionnons au passage l’existence, à partir du XVIIIe siècle, de la tasse trembleuse, une tasse bien assujettie dans une soucoupe pourvue d’un puits central assez profond. Contrairement à ce qui a déjà été avancé, cette tasse particulière n’aurait pas été réservée aux personnes à la main peu sûre, mais plutôt aux consommateurs de chocolat chaud pour leur permettre de brasser le contenu de la tasse sans risquer de la renverser.
Enfin, chose qui peut paraître étonnante à nos yeux, il ne semble pas qu’il y ait eu des services assortis pour le chocolat. Si les gobelets ou tasses et les soucoupes étaient généralement achetés par ensemble fabriqué dans un même matériau (faïence européenne, porcelaine chinoise) et orné d’un décor peint à la main semblable, ils n’étaient que très rarement assortis à la chocolatière.
Le chocolat en Nouvelle-France
Le chocolat chaud est bien entendu consommé en Nouvelle-France, mais il semble qu’il n’ait été disponible chez les marchands qu’à partir des années 1700. Toutefois, les mentions de chocolatière, de gobelet ou de tasse à chocolat semblent absentes des documents anciens, notamment les inventaires après décès – il s’agit d’un document notarié où sont consignés tous les biens du défunt. Pehr Kalm, le botaniste suédois qui parcourt la colonie en 1749, note que les Français du Canada prennent assez souvent du chocolat, particulièrement au déjeuner.
Les contextes archéologiques, notamment à Place Royale à Québec et à Louisbourg, en Nouvelle-Écosse, nous ont livré quelques objets ayant pu avoir servi à la consommation du chocolat. Il s’agit de gobelets et de leurs soucoupes assorties. Quelques gobelets en porcelaine de Chine, avec leurs soucoupes, ont aussi été retrouvés (fig. 2). On pense avoir aussi reconnu des chocolatières à manche latéral en faïence et en terre cuite européennes, bien qu’il puisse aussi s’agir de cafetières ; l’absence de couvercle nous empêche de trancher la question ! Ces objets n’appartenaient toutefois qu’à l’élite marchande, militaire et politique.
Café
Les origines du café
Le café et le thé vont se répandre presque simultanément en Europe au XVIIe siècle. Certains pays, comme l’Angleterre, vont même connaître le café avant le chocolat, pourtant bien implanté en Espagne et dans ses possessions depuis le XVIe siècle.
Produit au Yémen et acheté à grand frais par les compagnies de commerce fondées au début du XVIIe siècle par les puissances européennes (Hollande, Angleterre et France), le café, du mot arabe qahwa, va demeurer une denrée rare et dispendieuse pendant plus de deux siècles. Le Yémen tenait d’ailleurs à conserver son monopole lucratif, les grains de café vendus étant grillés ou ébouillantés sur place pour qu’ils ne puissent germer ailleurs !
Le café en Europe
Malgré ces précautions, la compagnie de commerce hollandaise réussira à voler quelques plants de café qui, une fois transplantés à Ceylan au milieu XVIIe siècle, commenceront à produire. C’est ainsi que pendant plus d’un siècle, la Hollande demeurera le seul pays européen à produire du café, fournissant ainsi, avec le Yémen, ses voisins d’Europe.
Au milieu du XVIIIe siècle, la France et l’Angleterre vont à leur tour se lancer dans les plantations de caféier. Il est connu que la France, après avoir hérité de deux plants offerts par le maire d’Amsterdam, en 1720, se soit empressée de les amener à la Martinique pour les faire croître. Moins de 20 ans plus tard, la production annuelle avait pris une importance considérable, et la France devait demeurer le premier producteur mondial de café jusqu’au début du XIXe siècle. Il faut le rappeler, la culture du café aux Antilles bénéficia longtemps d’une main d’œuvre servile. Par ailleurs, les Antilles françaises devaient se faire voler à leur tour des plants de cafés par les Portugais, qui les transplantent au Brésil ! Quant à l’Angleterre, c’est plus tard au XVIIIe siècle qu’elle commencera la plantation du caféier en Jamaïque.
Jusqu’au XIXe siècle, une seule variété de café est disponible, l’arabica. Fragile et vulnérable, le plant ne s’épanouit pleinement qu’en altitude. Le robusta, l’autre variété connue de nos jours, s’ajoutera par la suite.
Les premiers établissements offrant du café chaud au public sont ouverts en Angleterre dès les années 1650 ; on peut aussi y boire du thé et y louer une pipe pour fumer du tabac. Se comptant par centaines à la fin du siècle, ils seront abandonnés par la haute société à partir des années 1730, cette noble clientèle ne pouvant plus tolérer, semble-t-il, de partager ce genre d’établissements avec des individus d’un rang inférieur. De plus, il semble que durant le XVIIIe siècle le gouvernement anglais ait davantage encouragé la consommation du thé, la compagnie de commerce anglaise étant alors la seule à ne pouvoir offrir à ses concitoyens du café colonial ! Pour en décourager la consommation, le café sera alors fortement taxé !
En France, le café aurait gagné la capitale parisienne en 1669 avec l’arrivée de l’ambassadeur du sultan turc. Louis XIV en aurait été un fervent partisan, mais moins encore que son successeur, Louis XV. Dès les années 1670, un premier débit de café sera ouvert à Paris ; ils se compteront par centaines à la fin du siècle. L’habitude de sucrer le café serait d’ailleurs originaire de France et daterait du règne du roi soleil. Enfin, à partir de 1750, les Français pourront consommer du café provenant de leurs colonies des Antilles, alors moins taxé que le café importé.
Si la papauté ne semble pas s’être préoccupée de savoir si le café, au même titre que le chocolat, rompait ou non le jeûne, elle a toutefois considéré cette boisson païenne comme inutile aux fidèles, Dieu, dans son infinie bonté, ayant songé à offrir à chaque pays catholique tout ce qui lui était nécessaire pour son bien-être. Mais le pape Clément VIII, à qui l’on avait demandé d’interdire le café, réagit contre l’avis de tous après y avoir goûté. Appréciant son goût, il décide de le baptiser avec de l’eau, le rendant ainsi propre à la consommation des Chrétiens!
La médicine, pour sa part, a été longtemps partagée au sujet du café. La Faculté de Médecine de Paris le considéra d’emblée comme nuisible à la santé, sa consommation produisant un relâchement des nerfs, d’où paralysie et impuissance ! Heureusement, le chocolat pouvait restaurer ces forces défaillantes. Toutefois, dès la fin du XVIIe siècle, la Faculté revoit ses premières conclusions pour trouver au café des bienfaits incomparables contre les maladies hystériques, la jaunisse et les maux de dents, entre autres.
La vaisselle utilisée pour le service et la consommation du café
Si les fèves du caféier sont décortiquées sur le lieu de production, la torréfaction ne se fait qu’au moment de la consommation. Pour ce faire, il était recommandé de faire griller les grains sur un feu vif au moyen d’une poêle, puis de les moudre. Jusqu’au XVIIIe siècle, une seule méthode de préparation du café est connue : la décoction, qui consiste à mettre 2 cuillérées de café dans de l’eau bouillante. On laisse monter dix à douze bouillons, puis on verse le café dans la cafetière. Vers 1710, les Français vont commencer à préparer le café en infusion, en mettant le café moulu dans un tissu servant de filtre, sur lequel on versait ensuite de l’eau chaude.
Au moins deux formes spécifiques de cafetière ont existé aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le mot apparaît d’ailleurs dans la langue française au début des années 1690. Le modèle le plus ancien, représenté sur un dessin daté de 1688 de l’intérieur d’une coffee house anglaise, servait tant à la cuisson du café qu’à son service. L’objet, légèrement conique et à fond plat, est coiffé d’un couvercle conique ; il est pourvu d’un long bec verseur et d’une anse placée à l’opposé du bec. Fabriquée en métal (fer-blanc ou cuivre), cette cafetière peut être placée près des flammes, pour en garder au chaud le contenu, et aussi sur la braise, afin de produire les bouillons nécessaires à la décoction.
L’autre modèle, qui paraît davantage dater du XVIIIe siècle, s’apparente de très près à la chocolatière : piriforme, à fond plat, puis tripode, avec manche tubulaire placé à la droite du bec verseur et couvercle. Seule l’absence de trou au sommet du couvercle semble l’en distinguer (fig. 3). On note toutefois la disparition du manche latéral au profit d’une anse verticale placée à l’opposé du bec verseur à partir du milieu du XVIIIe siècle, ce qui rapproche alors davantage la cafetière de celles que nous utilisons encore de nos jours (fig. 4).
Figure 3 : Cafetière, tasse et soucoupe en faïence (reproductions modernes d’objets du XVIIIe siècle, collection de l’auteur).
Figure 4
Figure 4 : Cafetière, pot à crème et tasses en faïence (collection de l’auteur).
Comme la chocolatière, les cafetières à manche ou à anse ont été fabriquées en différents matériaux de qualités diverses : argent, porcelaine de Chine puis d’Europe, faïence et terre cuite européennes. Les plus luxueuses n’auraient servi qu’au service du café, un petit réchaud portatif pouvant aussi glisser entre leurs pattes. Celles qui sont en matériaux peu précieux pouvaient être approchées sans trop de risques des flammes nues du foyer.
Quant au café, il peut être bu dans le gobelet sans anse, comme le chocolat (fig. 5). La tasse à anse, de même forme que le gobelet, semble en avoir pris la place à partir du milieu du XVIIIe siècle. Et, tout comme celles qui sont utilisées pour le chocolat, les soucoupes sont profondes et en forme de calotte, ce qui permet d’y verser le breuvage chaud afin de le faire refroidir avant la consommation.
Figure 5 : Le déjeuner; de François Boucher, 1739
(Denéchaud 2000 : 19).
Enfin, les services à café, comprenant cafetière, tasses, soucoupes, sucrier ou saupoudroir, pot à lait ou crémier, seront disponibles peu avant les années 1750. Plusieurs seront fabriqués en porcelaine chinoise ou encore européenne, française ou allemande, et resteront, jusqu’au XIXe siècle, des ensembles très luxueux et extrêmement dispendieux, réservés aux bien nantis. Des services à café ou à thé comprenant 12 tasses et soucoupes, des sucriers et une cafetière en porcelaine dorée ont d’ailleurs été inventoriés à Louisbourg au milieu du XVIIIe siècle.
Le café en Nouvelle-France
À l’instar du chocolat chaud, le café est bel et bien consommé en Nouvelle-France et il semble aussi n’avoir été disponible qu’à partir des années 1700. Les mentions de cafetière, de gobelet et de tasse à café avec leur soucoupe apparaissent dans les documents écrits postérieurs à 1710. Pehr Kalm, le botaniste suédois qui visite la Nouvelle-France en 1749, note que le café est le produit le plus prisé ici. Selon lui, la plupart des gens, et surtout les femmes, prennent du café le matin, au déjeuner, avec du lait. On le sert aussi le soir, après le souper. Mais il devait s’agir d’une pratique réservée à l’élite.
Les contextes archéologiques, notamment de Place Royale à Québec et de Louisbourg en Nouvelle-Écosse, nous ont livré plusieurs objets ayant pu servir à la consommation du café. Il s’agit de gobelets et tasses avec leurs soucoupes assorties, en faïence européenne. Quelques gobelets en porcelaine de Chine, avec leurs soucoupes, ont aussi été mis au jour. De plus, on a retrouvé quelques cafetières à manche latéral ou à anse arrière en faïence et en terre cuite européennes, mais aucune en métal ne semble avoir été répertoriée. Tous ces objets n’étaient utilisés que par l’élite marchande, militaire et politique.
Thé
Les origines du thé
La distinction entre les thés vert et noir est typiquement occidentale et réfère en fait aux degrés de fermentation et aux procédées de fabrication. La différenciation faite par les Chinois repose avant tout sur la couleur de l’infusion, qui peut être blanche, verte, jaune ou rouge. Quoi qu'il en soit, tous les thés proviennent de la même plante, dont les feuilles peuvent être uniquement séchées (thés blancs et verts) ou encore séchées et fermentées (thés noirs). Par ailleurs, l’Europe ne connaîtra longtemps que les thés verts (60 sortes disponibles en 1770) ; mais elle finira par préférer les thés noirs à la fin du XVIIIe siècle. Et, à l’instar des Chinois depuis la dynastie Ming (1368-1644), les Européens prépareront le thé en infusion.
Le thé en Europe
Le thé est connu des Chinois depuis 8000 ans, alors que les Européens ne le connaissent que depuis 400 ans. Son introduction en Europe est redevable à la Compagnie des Indes hollandaises, laquelle offre dès 1606 à ses compatriotes ce breuvage étranger dont le nom (tay) viendrait d’un dialecte chinois du sud, parlé dans le port d’embarquement. Une trentaine d’années plus tard, la compagnie hollandaise en commence l’exportation à Londres et à Paris. Ce monopole lui sera ravi à partir des années 1660, alors que la Compagnie de commerce anglaise s'y lance à son tour. Quant à la France, elle n’en fera l’importation, grâce à la Compagnie des Indes orientales, qu’à partir des années 1700.
Nous avons mentionné précédemment l’ouverture, en Angleterre, de coffee houses à partir de 1650 ; en plus du café, elles serviront du thé dès 1657. Puis, au XVIIIe siècle, des établissements spécialisés dans la vente du thé (Thomas Twining par exemple) ouvriront boutique dans la capitale londonienne. C’est aussi vers les années 1650 que le thé fait son entrée à la cour d’Angleterre, où il jouit encore de nos jours d’un succès qui ne se dément pas. Notons toutefois que si le thé se prend sucré avec des pâtisseries au XVIIIe siècle, l’afternoon tea est une invention typiquement victorienne. Enfin, bien que populaire durant toute cette période, et bien que son prix ait subi une baisse notable à la fin du XVIIIe siècle, le thé ne deviendra un breuvage très répandu qu’à partir des années 1850, après que l’Angleterre en ait commencé la plantation dans sa colonie des Indes, ce qui lui permettra de l’offrir à prix coupé.
Le thé ne connaîtra pas un pareil engouement en France. S’il jouit d’une certaine popularité sous le roi soleil, Louis XV lui préférera le café. Le royaume de France songeait sans doute aussi aux bénéfices que lui apportaient ses plantations de café aux Antilles. Et il ne faut point non plus oublier l’intérêt accordé au chocolat chaud. Il semble toutefois que ce soit à la France que l’on soit redevable du thé pris avec du lait, une fantaisie tout occidentale qui remonterait au règne de Louis XIV.
À l’instar des autres boissons exotiques, l’arrivée du thé en Europe sera scrutée par la médecine et ses savants disciples. Elle y verra tantôt un breuvage nocif, tantôt une panacée capable de guérir nombre de maladies. En outre, durant le XVIIe siècle, le thé est davantage assimilé à une tisane thérapeutique qu’à un breuvage d’agrément.
La vaisselle utilisée pour le service et la consommation du thé
Imitant en cela les Chinois, les Européens vont rapidement adopter théières et petites coupes (tasses sans anse ou tea bowls) en porcelaine pour la consommation du breuvage oriental. Puis, à partir des années 1670, les articles pour le thé en faïence seront produits dans les ateliers européens (Angleterre, Hollande, France) ; s’y ajouteront bientôt les théières en métal, principalement en argent.
Longtemps, les théières seront distinctes des tasses et soucoupes, elles-mêmes assorties (fig. 6). À nouveau, ces soucoupes sont légèrement différentes de celles que nous connaissons, étant plus profondes et en forme de calotte. Il est d’ailleurs attesté qu’au XVIIIe siècle, il était usuel de verser le contenu brûlant de la tasse dans la soucoupe et d’y boire directement.
Figure 6 : Différents modèles de théières en grès rouge et en grès noir chinois; théière, tasse et soucoupe en porcelaine chinoise (collection de l’auteur).
Les services à thé verront le jour vers le milieu sinon la fin du XVIIIe siècle. Ils comprendront, outre la théière, les tasses et les soucoupes, un pot à lait et un sucrier et seront assez souvent intégrés à un service à café. À ce moment, et peut-être depuis les années 1750, les tasses sans anse auront été remplacées par des tasses pourvues d’une anse, comme celles qui sont destinées à la consommation du café et du chocolat.
Enfin, il est utile de mentionner l’usage, lors du service du thé, d’un bol de la même forme que les coupes sans anse mais d’un plus gros format, et généralement assorti à ces dernières (fig. 7). Les Français lui donnaient le nom de piscine. L’objet sert à recevoir les résidus laissés au fond des tasses, où s’accumulent les débris des feuilles de thé de l’infusion faite dans la théière. N’oublions pas que les sachets individuels de thé ne datent que du début du XXe siècle ; auparavant, on déposait les feuilles de thé directement dans la théière. Quant aux perforations faites dans la paroi de la théière, au niveau du bec verseur, et servant de filtre aux feuilles de thé, elles sont un ajout occidental de la fin du XVIIIe siècle, sinon du XIXe siècle.
Figure 7 : Famille distinguée buvant du thé en Hollande; peinture de Jan Verkolje (1650-1693) (Boulay 1965 : 117).
Le thé en Nouvelle-France
Même si les théières en faïence et en porcelaine sont parfois mentionnées dans les documents anciens à partir des années 1720, l’usage du thé ne semble pas tellement répandu en Nouvelle-France. Le botaniste suédois Pehr Kalm, en visite dans la colonie en 1749, n’en reçoit jamais et en conclut qu’il n’est pas en usage ici.
La réalité archéologique est quelque peu différente. Les petites tasses sans anse, que les spécialistes associent d’emblée à la consommation du thé, apparaissent, avec leurs soucoupes assorties, dans les collections, notamment à Place Royale à Québec. Quant aux théières, leur présence s’avère très rare dans les dépôts archéologiques. En définitive, l’usage de ces contenants (verseuses à manche latéral et anse verticale, gobelets ou tasses avec ou sans anse) et de leurs soucoupes assorties était-il aussi spécifique que les spécialistes ont tendance à le croire? Pas nécessairement. Il se peut qu’ils aient servi indistinctement à la consommation de tous ces breuvages chauds exotiques.
Les riches consommateurs du XVIIIe siècle établis en Nouvelle-France ont peut-être opté en premier lieu pour la qualité de la vaisselle disponible dans la colonie avant de rechercher des formes particulières et fait fi des usages spécifiques que nous associons maintenant à chaque forme. Car il ne faut pas oublier le contexte colonial dans lequel cette élite gravitait. Ces produits importés du Yémen (café) et d’Orient (thé, porcelaine) transitaient d’abord par la France, qui en avait le premier choix, avant d’être expédiés dans la colonie, et non sans avoir été fortement taxés. De plus, au XVIIIe siècle, Québec n’est plus ravitaillée directement depuis la France, les navires déchargeant leur cargaison à Louisbourg, en Nouvelle-Écosse. De là, des embarcations de plus petit tonnage transportaient à Québec biens et denrées non vendus, où ils étaient mis en vente. Puis le reste filait vers Montréal. Dans chaque ville, les consommateurs devaient se contenter de ce que les marchands avaient alors à leur offrir. Sinon, ils devaient attendre les cargaisons de l’année suivante !
Paul-Gaston L'Anglais, archéologue et spécialiste en culture matérielle
*Certaines des reproductions présentées ici ont été fabriquées par Michel Nicol, céramiste québécois (http://www.geocities.com/Paris/Metro/5862/).
Pour en savoir plus :
Boulay, Anthony, La porcelaine chinoise. Hachette, Plaisir des images, Paris, 1965.
Cha Sangmanee, Kitti, Catherine Donzel, Stéphane Melchior-Durand et Alain Stella, L’ABCdaire du thé. Flammarion, Paris, 1996.
Denéchaud, Karly, Plaisirs de la table, l’art de recevoir d’hier à aujourd’hui. JC Lattès, Paris, 2000.
Ennès, Pierre, Gérard Mabille, Philippe Thiébaut, Histoire de la table, les arts de la table des origines à nos jours. Flammarion, Paris, 1994.
L’Anglais, Paul-Gaston, Les modes de vie à Québec et à Louisbourg au milieu du XVIIIe siècle à partir de collections archéologique. Les Publications du Québec, Collection Patrimoines, Dossiers 86 et 87, Québec, 1994.
Robert, Hervé, L’ABCdaire du chocolat. Flammarion, Paris, 1997.